12 hommes en colère au théâtre de Paris

12 hommes en colèreEn ce mardi, un peu particulier pour moi, direction la grande salle du Théâtre de Paris pour la reprise d’un succès : 12 hommes en colère. Du monde, du CE en pagaille et des habitués du comique Michel Leeb : ça donne une salle quasi pleine. “Un jury doit statuer sur le cas d’un jeune homme de 16 ans, issu d’un quartier difficile, accusé du meurtre de son père. Les preuves sont accablantes, les hommes sont pressés d’en finir, mais il faut l’unanimité des votes pour condamner l’accusé. Or sur les douze jurés, un d’entre eux a un doute sur sa culpabilité. Commence alors un vif débat au cours duquel chacun devra défendre ses convictions.

Mon avis : Pour ceux qui connaissent, on a forcément la référence du film de Sidney Lumet en tête avec Henry Fonda dans le rôle titre. Mais elle s’efface au fur et à mesure de l’avancement de la pièce. Cette version dévoile des nouveaux aspects, qui loin de desservir l’intention originale de Reginald Rose, la dégage d’un certain manichéisme, certes efficace et émotionnellement puissant, pour une subtilité du propos. Du grand et du bel art théâtral.

Rose avait écrit la pièce en 1954 en réaction à une erreur judiciaire dont il fut témoin. Son intention était de démontrer la bêtise de la justice de l’époque, faite de subjectivité et reposant sur les a priori racistes et la bêtise de 12 hommes constituant un jury d’une affaire criminelle. La pièce était une charge violente contre l’erreur judiciaire et in fine la peine de mort.

L’affaire semble entendue dès le début. L’adolescent noir a tué son père, un homme violent et alcoolique, à la suite d’une énième dispute, de plusieurs coups de couteau. Des témoins oculaires et auditifs confirment les propos de l’accusation. Les preuves sont toutes à charge. Pas de quoi traîner donc pour ce jury qui a de bien meilleures choses à faire que de débattre d’une évidence. Alors le vote est lancé. L’unanimité est requise pour l’acquittement ou la culpabilité. Tous votent coupables à l’exception d’un : le juré 8. Pourquoi ? Pas qu’il croit que l’accusé puisse être innocent. Non. Il voudrait être sûr en son âme et conscience qu’il soit vraiment le coupable. Il voudrait parler de l’affaire. Au moins une heure. Il est dur d’envoyer à la mort, un si jeune sans en parler… Après maintes réticences l’investigation commence et va durer 2 heures…

Intrigue policière, étude de mœurs, lutte des classes (les personnages appartiennent chacun à un milieu socioprofessionnel différent), joutes verbales et rhétoriques, démêlés psychologiques… cette pièce est tout cela à la fois. Observer la raison lutter contre l’obscurantisme est jouissif. Car cette version nous donne moins à penser les raisons raciales de ce procès (pourtant toujours très présentes) que l’appropriation de la part d’humanité des jurés. C’est un versant philosophique, sans s’appesantir, sans avoir l’air d’y toucher. On invoque le doute. On chasse l’objectivité trompeuse pour plonger dans la subjectivité de la parole et du souvenir. On évoque des convictions. La justice repose sur le principe de la liberté de ceux qui la rendent. Et c’est ce que nous voyons, 12 individus en quête de liberté. Celle de penser, de douter, d’affirmer, de se tromper, de changer d’avis, d’évoluer dans le raisonnement. Le rappel aussi des valeurs de la justice et de la nation par les étrangers qui ont décidé de vivre ici plutôt que de subir l’inéquité de leur pays d’origine. Le triomphe de l’humain, contre les superstitions, les a priori, la religion… en 3 mots : éblouissant, renversant et optimiste.

Le public est le 13° juré. On entend ici et là des indignations, des encouragements, des rires, quelques applaudissements. On participe à ce débat.

Et c’est la force de la mise en scène de Meldegg. Les déplacement des personnages semblent improvisés, vivants, imprévisibles, errant dans les méandres de leurs pensées et de cet espace clos. Il n’en est pourtant rien. La mise en scène est en si précise, si minutieuse, qu’elle s’efface. 12 acteurs présents sur scène (ce qui n’est pas rien) où rien ne se mélange, où l’on comprend tout, où l’on pourrait presque suivre simultanément différentes conversations. Tellement évident, qu’on ne le voit presque plus.

Tout ceci prend par le talent des acteurs. Et déjà quel casting ! Quel plaisir de voir tous ces grands noms en une seule fois ! Tous excellent à leur manière, dans leur personnage, dont certains très vils et « pourris ». Le premier d’entre eux n’est pas en reste. Leeb est fait de retenu. Pas une attitude ou une mimique du comique. Il tient le personnage.

Alors il va de soi qu’on est pris dans cette pièce. Transporté dans l’antre de l’humain. C’est si bien fait, du si beau travail, que l’on finit par ne peut être y voir que du théâtre. Convaincu et enthousiaste, une bulle de plaisir dans la noirceur de l’époque, on ressent la modernité du sujet, la critique toujours aussi présente de la justice rendue par aveuglement et bêtise. On sort et on croit à nouveau un peu en l’homme et sa capacité à faire jouer son libre arbitre. Le combat est à continuer…


Pièce de  Reginald Rose
Montée par Stephan Meldegg
Avec Michel Leeb , François Gamard , Pierre Santini , André Thorent , Jacques Echantillon , Laurent Gamelon , Alain Doutey, Jean Jacque Moreau…