Anouar Brahem Quartet, The Astounding Eyes Of Rita, à Pleyel le 9 décembre 2009

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Il est de ces soirs, où l’on pressent l’indicible très particulier d’un moment rare. Pleyel, la grande salle classique des beaux quartiers, du « beau » monde (le public est moins « grand public » et diversifié que certains des concerts précédents). Les lumières s’éteignent…

Mon avis : Un effort des organisateurs. Pleyel, c’est généralement très bien pour le classique, les oratorios, mais pour les concerts world, l’atmosphère fait davantage papier glacé. Pour cette fois, de grands pendrillons noirs recouvrant l’arrière scène et des éclairages, qui bien que sobres, sont un peu plus recherchées qu’à l’accoutumée. De quoi créer une intimité et une espèce de proximité. Le son, clair et assez rond, est d’un rendu plus que correct, mais sans grande personnalité (n’est pas ECM qui veut).

Anouar Brahem entre en scène avec ses musiciens. Comme d’habitude, il est sobre, très peu expressif, concentré, presque froid et ne dit aucun mot. Et le concert commence, réplique de l’album…

Mais voilà, ce n’est plus l’album, c’est autre chose, c’est même mieux que l’album ! Sur The Astounding Eyes Of Rita, il y a retour plus marqué à la musique fusion du jazz et de l’oriental, avec des instruments bien plus graves et percussifs que ne l’étaient ses deux précédents albums, décrits comme une musique contemporaine jazz de chambre. Fini le piano, l’accordéon, la tristesse, la mélancolie de cette « nouvelle Andalousie », où le genre ne pouvait être véritablement être situé, tant il emmenait vers un ailleurs. C’était si beau, si à cheval sur l’équilibre précaire de l’harmonie soyeuse, que le « live » se devait d’être très encadré et respectueux de l’enregistrement d’origine, poussant parfois le trouble d’un mimétisme plus qu’apparent, entre le vu de scène et l’entendu de l’album.

Ici, par l’esprit jazz, l’improvisation reprend le dessus. Pas folle et débridée, certes, mais belle et bien là, d’une touche légère et exquise. Les premiers morceaux passent. La douceur s’installe. Les musiciens prennent de l’assurance jusqu’à ce titre (quelle émotion sur Stopover At Djibouti notamment) éponyme de l’album The Astounding Eyes Of Rita. Déjà bien que touché du superbe sur l’album, il prend une dimension telle que je n’aurais pu le soupçonner. La magie était lancée. On sentait que le grand concert était en œuvre. Puis cette pause. Retour sur l’album précédent, Le voyage de Sahar, en trio : oud, basse et clarinette basse. Magnifique ! Il est rare que je ne m’arrête à ce qualificatif, mais je suis en manque de mots pour décrire la sensation. Et ce dont on pressentait, on en a la confirmation : Bjorn Meyer est un très très grand bassiste. Il réharmonise intelligemment, fait preuve d’invention et d’une musicalité rare dans l’instrument de la basse électrique pour une musique pareille d’une telle fusion des genres. Des notes venues d’on ne sait où, de l’aérien et de la joie ! Le sourire de tout le concert, heureux qu’il était d’être là. Sa joie, humble et sincère, apportait à l’ensemble cette exception sans en parasiter l’écoute. Mais aussi Klaus Gesing. Moins expressif de visage (évidemment) mais d’une douceur musicale, avec de l’ampleur sonore, il flirte avec le saxophone ténor, la clarinette des premiers albums d’Anouar Brahem. Dans l’esprit et parfaitement particulier. C’est une joie rare de l’écouter.

Ce titre, milieu du spectacle, synthétise l’esprit de la soirée. La suite s’en est découlée, sans jamais s’effacer, mais se renforçant au contraire par des improvisations qui éclairaient les 4 derniers morceaux de l’album. Meyer continuait d’émerveiller et Gesing de nous transporter. Anouar Brahem servit au mieux n’avait plus qu’à nous enchanter.

Le public ne s’y est pas trompé. Ovation, rappels, dont le très beau Halfaouine. Exceptionnel par son extraordinaire et vice versa (sic). Visiblement très touchés de ces applaudissements, Meyer et Gesing nous remerciaient. Leur émotion était palpable, tandis que Khaled Yassine (le plus effacé de la soirée, mais pas moins efficace) semblait plus intimidé, mais néanmoins très touché. Anouar Brahem souriait ! Son plus beau concert que j’ai pu voir. Que voulez-vous que je dise ?! Je me sentais chanceux d’être là. Et tout simplement heureux…

Anouar Brahem oud
Klaus Gesing bass clarinet
Björn Meyer bass
Khaled Yassine darbouka, bendir

PS : apothéose de la soirée, la remise de la médaille de Chevalier des Arts et des Lettres remise par Frédéric Mitterand à l’issue du spectacle, à Anour Brahem, à son insu, et en présence de Manfreid Eicher, présent pour les 40 ans de son label ECM. Voir l’article.

PPS : je vous ai mis le titre en écoute The Astounding Eyes Of Rita dans la sélection musicale, ainsi qu’un titre de Bjorn Meyer (Modul 44) accompagnant le pianiste Nik Bärtsch. Klaus Gesing, j’avais déjà mis un titre il y a quelques temps avec Norma Winstone. Je vous en met un extrait d’un autre album (pas ECM) sorti en 2003, toujours avec Norma Winstone (San Diego Serenade).

Pour écouter une interview d’Anouar Brahem.