Anouar Brahem Trio au théâtre de l'Agora

Parce que ce site est là pour ça. Parce que j’ai toujours souhaité écrire notamment sur des artistes dont la sensibilité me semblait proche de la mienne. Parce que j’ai fait le site dans cette optique de partager et de faire découvrir, exceptionnellement, l’édito emprunte une chronique critique de la section Plebber, un concert d’Anouar Brahem Trio.

anouar_brahem2.jpgEvry, concert d’ouverture du festival, 1° édition, Vagamondes consacré aux rencontres entre les 2 rives de la Méditerranée, avec la Tunisie à l’honneur. Anouar Brahem donc, en trio, en tournée de son dernier album Le voyage de Sahar, 2° opus avec ses musiciens du moment François Couturier au piano et Jean Louis Matinier à l’accordéon. « Anouar Brahem est considéré aujourd’hui comme le joueur de oud le plus talentueux et innovant de son pays. Musicien tunisien nourri de tradition arabe, de jazz et de musiques actuelles, il tente ici l’expérience du trio avec l’accordéoniste Jean-Louis Matinier et le pianiste François Couturier, et propose une musique cosmopolite oscillant entre pudeur et sensualité, nostalgie et recueillement. »

Mon avis : Anouar Brahem est de ces personnes qui vous changent la perception de la vie. Pour moi, il y a eu, assez nettement, la musique avant, et surtout après Anouar Brahem. Je me souviens que d’une première écoute, il restait la sensation d’un grand virtuose, empreint d’une sensibilité enchanteresse et d’une émotion maîtrisée. Aux écoutes suivantes, s’immisce la certitude que l’on est en présence d’une harmonie exceptionnelle avec la musique.

J’avais assisté aux précédents concerts donnés pour ses albums Astrakan Café et Le Pas du chat noir. Celui-ci accompagne la sortie du Voyage de Sahar, qui est la suite directe du Pas du chat noir avec les mêmes musiciens. La découverte n’est donc pas au rendez-vous pour les connaisseurs.

On peut remarquer une décontraction plus apparente entre Couturier et Brahem, et la complicité s’est accrue, Matinier semblant toujours quelque peu en retrait. Comme auparavant, le trio interprète les titres de l’album (seulement), sans déroger à la règle, dans le même ordre (exception faite du titre “Vague / E la nave va”).

Ainsi un concert de Brahem est à comprendre comme l’écoute d’un de ses albums. Pas d’interventions, des morceaux qui s’enchaînent (Anouar ne semble pas supporter un trop long temps entre), un tempo proche de l’original, l’humeur reconstituée. Concert oblige, et la qualité de ses musiciens, il laisse la part d’improvisation s’immiscer. Mais s’immiscer seulement, jamais elle ne doit supplanter, ni être dominante par rapport à la construction originale. Il semble presque la redouter.

C’est pourquoi les phases de libre cours à l’improvisation sont clairement dessinées et encadrées. Anouar Brahem improvise peu par rapport à ses parties originales, mais varie énormément dans ses attaques, dans ses trémolos, allers-retours sur les cordes.

La musique de Brahem sur ses 2 derniers albums est très précisément écrite, chaque variation et évolution parfaitement pensée. La précision harmonique est à ce prix et au vu du résultat, sans contestation.

Le concert devient ainsi presque la gageure de sa musique aux influences des musiques improvisées (jazz et orientales). Il faut reconstituer l’harmonie précieuse tel l’équilibriste sur son fil en apesanteur, comme l’est la rigueur d’un musicien classique, en permettant l’improvisation inhérente à son essence.

On obtient ainsi un étrange poétique, un ailleurs musical fait de précision, tout autant que de libertés nées de la contrainte harmonique et de la composition.

brahem.jpg

Brahem est au sommet de son art : virtuose autant qu’épurée, sa technique est devenue complètement transparente au service de sa musique. Il dirige, bien qu’en douceur, fermement ses compositions et les interventions de ses camarades de jeu. Il veut ressentir au plus près la vibration originale des instruments, éloignant toute source sonore amplifiée.

Couturier et Matinier l’accompagnent d’une quasi perfection, « autorisés » à s’exprimer en quelques chorus d’une ampleur et d’une musicalité mélodique et rythmique de haute tenue. On sent l’influence de l’album de Couturier, Nostalghia, musiques inspirées des films de Tarkovski et un jeu plus riche harmoniquement.

Si j’avais été complètement conquis par son concert de sa précédente tournée, celui-ci me semble légèrement moindre, et cela tient tout simplement, je crois, au fait que Le voyage de Sahar n’atteint pas le sublime et le génie du Pas du chat noir dans la richesse des compositions musicales. La suite d’un tel monument était périlleuse. Elle s’en tire quasiment à l’identique.

Le public, chaleureux, en redemandait, saluant la prestation extraordinaire du trio (comme à chaque fois presque), qui nous a gratifié de la reprise du titre “Leïla au pays du carrousel” (de l’album Le Pas du chat noir).

Enchanteur…

 

Pour ce qui est des compositions elles-mêmes, je reprends la critique suivante, que je fais mienne :

Cet album est à la fois un prolongement de la tradition de l’oud mais il s’en écarte aussi d’une manière audacieuse. Malgré sa connaissance impressionnante des maqamat, un système extrêmement riche de modes dans lequel la musique arabe s’enracine, Brahem base rarement ses improvisations directement sur le maqam. Son phrasé est pur et dépouillé, s’exprimant presque autant par le silence que par le son… Composée de lignes qui coulent avec élégance et de sombres silences de respiration, la musique virevolte avec les harmoniques du piano… plusieurs mélodies sont basées sur des accords arpégés, répétés à la manière enfantine de Satie. Quoi que simples, elles contiennent cependant des arabesques envoûtantes. Les trois musiciens apparaissent rarement ensemble, et sur les 12 plages de l’album, seules sept sont jouées en trio. La plupart du temps ce sont des duos qu’on entend, piano et oud, oud et accordéon, accordéon et oud. Souvent les musiciens reprennent les lignes les uns les autres, mais rarement à l’unisson, accentuant ainsi le caractère intimiste de la musique tout en produisant un effet flottant, d’écho. Si les ensembles projettent toujours « l’image d’une communauté » comme le critique Greil Marcus l’a suggéré, alors le trio de Mr Brahem – partie takht, partie trio de jazz, partie ensemble de chambre – évoque une sorte d’Andalousie du 21ème siècle, dans laquelle les sensibilités européennes et arabes se sont si profondément fondues que les frontières qui les séparaient se sont complètement dissoutes. L’image peut paraître utopique, mais sa beauté est indéniable.”
 
Adam Shatz
The New York Times
  à propos de l’album Le Pas du Chat Noir

 

Quelques éléments de biographie (provenant du site officiel) :

Anouar Brahem naît à Halfaouine, dans la Médina de Tunis, le 20 octobre 1957. Après s’être initié à l’oud dans le cadre du Conservatoire National de Musique de Tunis, il poursuit sa formation auprès du grand maître Ali Sriti qui en fait son disciple et lui enseigne la musique savante arabe, le Maqam, et l’art de l’improvisation, le Taqsim. Anouar Brahem affirme déjà une personnalité multiple en se donnant comme mission de restaurer le oud en tant qu’instrument soliste, emblématique de la musique arabe, tout en rompant avec la tradition dans son travail de composition intégrant des éléments de jazz ainsi que d’autres traditions musicales orientales et méditerranéennes.

En 1981, il s’installe pour quatre ans à Paris, période pendant laquelle il collabore avec Maurice Béjart et compose de nombreuses oeuvres originales, notamment pour le cinéma tunisien.

Entre 1985 et 1990, de retour en Tunisie, il poursuit son travail de composition et par de nombreux concerts, acquiert une authentique notoriété publique.

En 1990 il rencontre Manfred Eicher qui lui propose d’enregistrer son premier disque pour le prestigieux label ECM. Barzakh marque le début d’une collaboration particulièrement féconde qui en l’espace d’une petite douzaine d’années verra Anouar Brahem s’entourer des musiciens les plus talentueux tous genres et cultures confondus (Barbarose Erköse, Jan Garbarek, Dave Holland, John Surman … ) et signer pas moins de 8 albums, tous consacrés par le public et la critique : Conte de L’ Incroyable Amour (1991), Madar (1994), Khomsa (1995), Thimar (1998), Astrakan Café (2000), Le Pas Du Chat Noir (2002) et Le Voyage De Sahar (2006).

DISCOGRAPHIE

 

 ECM 1915

Le Voyage de Sahar – 2006

Anouar Brahem : oud
François Couturier : piano
Jean Louis Matinier : accordéon

Prix et récompenses :

Edison Award
Stereoplay, Die audiophile Jazz-CD
Classica-Répertoire, R10 Classica
The Gramophone (South Korea<), Editor’s Choice
Irish times ******
The independent ****
NMZ shallplatten ******
Stereo *****

ECM

Vague – 2003
(édition limité en Belgique et en France)

Une sélection des plus belles mélodies d’Anouar Brahem

Télérama

ECM 1792

Le Pas du Chat Noir – 2002
Anouar Brahem : oud
François Couturier : piano
Jean Louis Matinier : accordéon
 

 Télérama
“Recommandé” Classica
“Choc” Jazzman

 ECM 1828

Charmediterranéen – 2002

Orchestre National de Jazz
Dirigé par Paolo Damiani
avec Anouar Brahem et Gianluigi Trovesi

ECM 1718

Astrakan Café – 2000
Anouar Brahem : oud
Barbaros Erköse : clarinet
Lassad Hosni : bendir, darbouka
The Guardian
“Recommandé” Classica
Stereo
Jazz Wise

 ECM 1641

Thimar – 1998
Anouar Brahem : oud
John Surman : bass clarinet and soprano saxophone
Dave Holland : double-bass
Preises der Deutshen Schallplattenkritik
The Guardian
Télérama
“Recommandé” Classica
“CD of the year” Jazz Wise

Down Beat
“CD des Monats” Stereoplay

ECM 1561

Khomsa – 1995
Anouar Brahem : oud
Richard Gálliano : accordion
François Couturier : piano, synthesizer
Jean Marc Larché : soprano saxophone
Béchir Selmi : violin
Paelle Danielsson : double-bass
Jon Christensen : drums

Down Beat
The Guardian
“Choc” Le Monde la Musique

 ECM 1515

Madar – 1994
Jan Garbarek : tenor and soprano saxophones
Anouar Brahem : oud
Ustad Shaukat Hussain : tabla

“CD des Monats” Stereoplay
“Choc de l’année” Le Monde la Musique
“Die besten Aufnahmen des jahres” Stereoplay

ECM 1457

Conte de l’incroyable amour – 1992
Anouar Brahem : oud
Barbaros Erköse : clarinet
Kudsi Erguner : nai
Lassad Hosni : bendir,darbouka

Sélection “meilleurs disques de l’année” Le Monde
“Los Mejores discos de 1992” Ritmo

 ECM 1432

Barzakh – 1991
Anouar Brahem : oud
Béchir Selmi : violin
Lassad Hosni : percussions
 Toutes les infos discographiques sont sur le site ECM Records
COMPLEMENTS :

Je vous ai fait une petite sélection des titres marquants d’Anouar Brahem dispo sur Youtube. Pas de clip officiel, ni d’extrait de concert, ni de piste audio brouillonne, mais les véritables morceaux des albums mis en image par des anonymes « inspirés » en hommage au musicien (que la musique les ait inspirés, cela ne fait aucune doute, qu’ils aient été inspirés dans leur montage, c’est de très loin une autre chose !). A regarder les yeux fermés, pour n’écouter que la musique…

[youtube ff_qwu57hok&hl=fr]

Leïla au pays du carrousel (Le Pas du Chat Noir)

[youtube HZNGbMnCbIg&hl=fr]
Kashf (Thimar)

[youtube JkIpezYsPbk&hl=fr]
Parfum de Gitane (Astrakhan Café)

[youtube CS8ih23yWSg&hl=fr]
Raf Raf (Barzakh)

[youtube h1dH2v-V6y0&hl=fr]
Le pas du chat Noir (Le pas du chat noir)

[youtube tOyG3xbZ3Qc&hl=fr]
Vague / E la Nave Va (Le voyage de Sahar)