Dom Juan de Molière au Théâtre Mouffetard

dom_juanReprise en douceur pour cette rentrée théâtrale si riche de tête d’affiches et de promesses. Direction le Théâtre Mouffetard, pour une reprise de Dom Juan de Molière. A peine la moitié de la salle pour ce vendredi soir. « Oublié l’amoralisme suranné d’un être étranger à la douleur de son frère humain ! Oubliée la débauche épicurienne d’un grand seigneur impie ! Dom Juan a vieilli. Ce monde est trop petit pour lui, il étouffe. Il s’est épuisé dans sa quête de plaisirs immédiats, incapable de conjurer son désoeuvrement. Le divertissement n’est plus pour lui que la forme mesurée de son désespoir. Je n’ai jamais été convaincu par l’authenticité de la liberté que Dom Juan prétend instituer. Je vois plutôt dans le personnage l’incarnation d’une angoisse existentielle sans cesse refoulée, qui alourdit ses chaînes au lieu de les briser. La révolte de Dom Juan est avant tout métaphysique. C’est en elle que se trouve la démesure du personnage ; non dans ses frasques ! Car comment expliquer l’énergie ainsi déployée à la recherche d’autres mondes ? Le divertissement est pour lui la seule manière de se détourner de la pensée de sa condition humaine, de la conscience de sa propre finitude. Jusqu’au jour où les défis de ce héros de la vacuité envers toutes formes d’autorité, de règles et de morales, ne lui permettent plus de dissiper le poids de l’Ennui. L’athée se met à douter de son athéisme. »

Mon avis : je me permets de citer la note d’intention du metteur en scène tant celle-ci révèle de ce qui est raté. Prendre le parti d’une révolte métaphysique pour Dom Juan bien plus que comme le chantre de la liberté et du libertin libertaire, c’est s’exposer au doute du bien fondé du sujet de la pièce. Mais soit, c’est aussi pour ça que l’on va au théâtre, pour apporter des nouveaux angles et/ou des redécouvertes des classiques…

Je n’ai absolument pas accroché. A vous de me croire, mais je n’avais même pas lu le programme et la note d’intention au lever du rideau (c’est une métaphore, c’est juste la lumière qui s’allume…).

Version courte, 1h20, des personnages en moins et une intrigue resserrée sur quelques moments clés. Je serais méchant, je dirais qu’on a le sentiment d’un film à sketch italien des années 60 de série Z. Plus optimiste, un collage de scènes abrupt et sec.

La scène d’introduction est longuette. Mise en scène plan-plan.

Je ne vois pas des personnages mais des acteurs prendre le soin de s’habiller dans l’ordre bien établi. C’est consciencieux, propret, Sganarelle parle de son maître à sa maîtresse : méchant vilain qui se joue des femmes et de leur candeur. Il le désapprouve mais n’en dira rien publiquement, serviteur fidèle qui osera parfois chercher querelle pour comprendre mais aussi pour convaincre l’impie de Dom Juan de se ranger à la félicité céleste, en invoquant des raisons bien superstitieuses…

On constate que l’époque a été modifiée. Fin 19°s ou dans ces eaux-là. Pourquoi ?

On n’en saura rien. C’est trop abstrait. Mettre à mal l’hypocrisie bourgeoise du 19° ? Daté et surinterprétation de ma part. Mettons. Passons.

La lumière est froide et sèche. Accentuation du teint blafard du futur condamné. Ce n’est pas très avenant. Et il ne faut pas compter sur les intermèdes musicaux pour égayer le tout, étant également parfaitement anachroniques et dont quelques jours plus tard, je me demande à quoi ils pouvaient servir.

Les acteurs ne sont pas mauvais. Non. Mais pas très convaincants non plus. Dom Juan est fade, avec 3 émotions et d’un charme aussi efficace que Giscard s’imaginant culbuter une princesse anglaise… Que de sérieux et de boursouflage. Certes Dom Juan s’inscrit dans une veine tragique, mais c’est truffé de comédie et de farce. Ici, si peu ou presque, que le mot rien est celui qui vient en tête en premier lieu.

Alors l’action déroule, vague résumé de la bibliothèque verte pour jeunes ados. Pourtant la pièce est censée montrer un Dom Juan ambigu. Ici, non. Dieu va gagner. Vive le ciel !

C’est d’une bigoterie et d’un réactionnaire patenté. On se croirait dans un feuilleton épique historique adapté par le Figaro Magazine. L’horreur…

« L’athée se met à douter de son athéisme » ? Pas moi en tout cas. On est bien content de voir Dom Juan mourir plutôt que de céder à ces faux dévots. « Mes gages, mes gages », de Sganarelle en fin de pièce en vient à détruire le postulat du metteur en scène : c’est Dom Juan et son pragmatisme qui l’emporte. La foi ne devenant que superstition coercitive aux faibles d’esprit…

Dom Juan est le seul personnage qui vaille. L’ambiguïté initiale et les critiques d’un discours libertaire sont ici quasi-inexistantes, tant le propos semble d’un consensuel de bon sens populaire sur vivre au quotidien et en profiter (« Après moi le déluge… ») et des coupes trop importantes.

Le metteur en scène oeuvre pour argumenter contre son intention initiale. Une réussite en somme…

DOM JUAN
de Molière
Mise en scène Cyril Le Grix
Jean-Pierre Bernard (Dom Juan), Catherine Jarrett (Elvire), Alexandre Mousset (Sganarelle), Philippe Fossé (Dom Luis, le pauvre, le spectre), Carole Schaal (Gusman, Charlotte, Ragotin) / avec la voix de Laurent Terzieff (le Commandeur)
adaptation et scénographie Cyril le Grix / lumières François-Eric Valentin / décor Christian Bourdin et Agnès Chaillou / costumes Catherine Lainard / design sonore Benjamin le Calvé / production La Torche Ardente Cie
Créée le 15 février 1665, Dom Juan connaît un très vif succès. Mais dès la seconde représentation, Molière est obligé de corriger certains passages. Il est accusé de «tenir une école de libertinage» en mettant sur la scène un personnage qui «attaque avec audace» les dogmes de la religion.
Avec Dom Juan, Molière ne se soucie pas de renouveler avec l’Église les polémiques suscitées par son Tartuffe en 1664. Mais malgré sa nomination par Louis XIV de «Chef de la Troupe du Roi», la cabale des dévots finit par l’emporter et le roi lui fait dire de ne pas insister. La pièce n’est pas reprise, Molière ne la fait pas imprimer, et elle ne sera plus représentée de son vivant.
Surcroît de disgrâce, en 1677, à la demande des comédiens de l’Hôtel Guénégaud, Thomas Corneille en écrit une version versifiée, dans laquelle il s’est « réservé la liberté d’adoucir certaines expressions qui avaient blessé les scrupuleux», et c’est sous cette forme dénaturée et méconnaissable que Dom Juan sera joué à la Comédie-Française jusqu’en 1841.
L’hypocrisie est un vice à la mode et tous les vices à la mode passent pour vertus.