Médée de Jean Anouilh au Vingtième Théâtre

medeeUn bon tiers de la salle est remplie pour cette deuxième partie de soirée au Vingtième Théâtre. Le public est plutôt jeune et marqué bobo (on dit la même chose en me voyant, j’en suis bien conscient). “Le crime de Médée est inexcusable. Mais s’il a tant marqué les esprits, ce n’est peut-être pas tant par son atrocité que par la question qu’il soulève en chacun de nous : derrière le cri déchirant de Médée résonne celui poussé par tous ceux qui un jour sont mis au ban de la société et se trouvent seuls, face à eux-mêmes, sans même un Dieu en qui croire et à qui s’adresser.”

Mon avis : me voilà de nouveau bien ennuyé (ça devient une habitude). La pièce est d’une bonne tenue, même de qualité, mais le résultat est, je trouve, assez mitigé. Médée, je n’y crois pas. Elodie Navarre est pleine de talent, mais assez peu convaincante dans cette adaptation.

Et c’est presque un crève coeur : bien que personnage secondaire, je l’avais apprécié dans En toute confiance, dans le rôle de la journaliste allemande, avec son assurance, sa voix posée et forte. Ici, je reste circonspect : elle me semble trop jeune (même si Médée n’est pas vieille), donnant la sensation d’une jeune fille enfant dont on ne saisirait pas la maturité ni la cruauté lucide et désespérée. Je ne vois pas la mère, malgré la présence physique des enfants qui l’appellent « Maman ». C’est je pense également un choix de mise en scène : à vouloir montrer que cette Médée n’est déjà plus que l’ombre et le fantôme d’elle-même, spectre hantant les vivants errant sur la plaine de la désolation, on perd une espèce d’incarnation par le personnage de ce qu’elle était jusqu’à présent. On comprend Médée par ce qu’elle nous dit d’elle, ce qui limite la compréhension plus complexe et subtile d’un personnage dans son entier. De manière trop subreptice et trop peu fréquente, on ressent pleinement le personnage, au regard de ce jeu récurrent de la figure tragique. C’est dommage. D’autant que la voix fut parfois déraillante, manquant de panache et de présence. L’articulation est un peu limite à certains endroits du fait d’une récitation, voire d’une déclamation, dans le style emphatique du vers tragique classique. L’intention du metteur en scène semble trop inhibitrice, ou au contraire trop lâche, laissant l’actrice dans un flou qu’elle comble comme elle le peut.
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Vraiment dommage car cette mise en scène d’Anouilh permet de saisir une Médée, éloignée de considérations divines, empêtrée dans les affres d’une exigence d’amour et de liberté. Cette liberté est glauque, malsaine et morbide (surtout pour ceux qui se sont immiscés entre elle et Jason) mais porteuse d’un absolu de pureté et de définition de soi en tant qu’individu : Médée n’existe que par Jason et réciproquement.

L’implication charnelle n’est pas escamotée et subtilement retranscrite par la mise en scène. Cette même mise en scène, d’ailleurs, reproduit fidèlement le contexte décrit par Anouilh. Elle est plaisante et fluide à regarder, mais quelquefois pataude et inutilement signifiante par un esthétisme publicitaire clinquant et superficiel (ces jeux de lumière et ces vagues fausses pérégrinations mentales du désir de Médée) ou pis par un “sofia coppola-isme” avec pour fond sonore un ersatz de Air. C’est au mieux longuet, au pire ridicule.

Pour ce qui est encore du moins bien, il y a également le personnage de Créon. C’est un roi bouffon, faux air d’Al Capone de faubourg dans une ville de campagne. Le personnage est ridicule et peu crédible. Son attitude, sa diction, son chewing-gum mâchouillé donnent au personnage un air de comédie, parfaitement anachronique. Peut-être doit on déceler la volonté d’incarner le personnage d’un chef de la pègre de l’est à la manière d’un Kusturica ? Je ne sais vraiment pas, et c’est dans tous les cas raté et très gênant (il suffisait d’entendre les rires des spectateurs amusés). D’ailleurs, pour l’anecdote, – et même si j’en comprend l’aspect visuel – son garde du corps le pointe de sa kalachnikov lorsqu’il est pris « en otage » par Médée. Un garde du corps menaçant de tuer son patron, dans une position à la Gomorra, vous y croyez ?

Mais il y a Jason. Dès qu’il intervient, il donne le cœur et la consistance de la pièce. Médée, qui n’existe que par et pour lui, passe en retrait : on voit enfin l’ancienne maîtresse et la douleur qui sourd. Elle écoute, accablée, s’efface et souffre, fomentant en son sein son crime futur. Le monologue de Jason est beau, bien porté. Il touche par son humanité faite de résignation et d’abandon de son idéal qu’il juge incompatible avec la destinée d’un roi. Il n’aimera plus comme il aimait Médée, il sera un être de raison. Médée et Jason sont les sacrifiés d’un amour pur et durable impossible. L’ennui, l’infidélité et le mensonge sont déjà là depuis longtemps, l’un et l’autre devenant le cheval de Troie de leur propre sort. La tragédie est à ce moment à son comble. La suite, les meurtres et le suicide, n’en sont que les conséquences.

Tout ceci fait qu’au final le sentiment est mitigé : la mise en scène et l’adaptation d’Anouilh sont de qualité (aidées en cela par un jeu de lumière plutôt convaincant et se jouant de la superstition de ne pas mettre de vert au théâtre), les acteurs (Jason et la nourrice) touchants et empathiques, avec comme réserve le jeu d’Elodie Navarre et le personnage de Créon.

Ah si tout de même, le final. Les 3 anges, Médée et ses enfants, surplombant la scène  en un éclair de lumière virginal, c’est cucul.

De Jean Anouilh

Mise en scène : Ladislas Chollat
Avec : Elodie Navarre, Gildas Bourdet, Sylviane Goudal, Benjamin Boyer, Grégory Vouland et Gilian Petrovski.
Coréalisation Vingtième Théâtre et Théâtre de L’Héliotrope
Note d’intention :

Le crime de Médée est inexcusable.

Mais sans me faire l’avocat de cette meurtrière infanticide dont l’histoire depuis 2600 ans a traversé les siècles, inspirant de nombreux artistes et notamment les dramaturges depuis Euripide, Sénèque, Corneille jusqu’à Heiner Müller, je crois pouvoir dire que c’est en lisant la pièce de Jean Anouilh que je comprends le mieux son terrible geste.

Comme il l’avait fait dans Antigone, Anouilh, dans sa pièce, rend aux personnages mythologiques leur pleine humanité : ils ne sont plus ici des êtres dont le destin est aux griffes de dieux qui les récompensent ou les punissent, mais des hommes et des femmes se confrontant à leurs propres limites et empêtrés dans leur liberté face aux choix que leur impose la vie. C’est bien cette notion de choix qui est au centre de la pièce : le choix d’exercer son pouvoir politique, le choix de devenir adulte et d’accepter de perdre ses illusions, le choix de se résigner à une vie banale plutôt qu’à une vie d’aventure, le choix de refuser la loi et de dire non.

Face à toutes ces décisions, Médée avait choisi son cap : la fidélité, à tout prix, à ses idéaux, à ses enfants, à son amour. A lui, Jason. Son héros. Celui qui l’avait sortie de cette enfance gâtée, et qui lui avait donné ces souvenirs dont elle a encore plein la tête. Celui pour qui elle avait tué deux hommes, dont son propre frère. Celui avec qui, il y a encore un jour ou deux, elle partageait ce quotidien, cette longue fuite vers un pays rêvé où leurs crimes seraient pardonnés et oubliés. Le père de ses enfants aussi. Son passé, son présent et donc son avenir.

Cette femme à qui on ordonne de quitter cette terre sans son homme, ce n’est donc déjà plus Médée : ce n’est que son fantôme, femme sans racine à qui on a enlevé tout ce qui lui restait. Médée, elle va le redevenir. Pour ne pas être oubliée. Ne pas être effacée, comme on gomme un mauvais coup de crayon, sans laisser de trace. Pour ce faire, peu de solutions s’offrent à elle. Elle choisira la plus cruelle : celle de faire vivre à l’homme qu’elle aime la même sensation que celle qui est la sienne depuis qu’elle est quittée. Lui apprendre par cette terrible leçon ce que c’est que d’être abandonné par ceux qu’on aime, cette prison qu’est la solitude.

Le crime de Médée, je l’ai dit, est inexcusable. Mais s’il a tant marqué les esprits, ce n’est peut-être pas tant par son atrocité que par la question qu’il soulève en chacun de nous : derrière le cri déchirant de Médée résonne celui poussé par tous ceux qui un jour sont mis au ban de la société et se trouvent tous seuls, face à eux-mêmes, sans même un Dieu en qui croire et à qui s’adresser.

Et à notre époque où, comme dans la pièce, le divin n’occupe plus qu’une faible place, où l’intérêt personnel prime sur tous les autres, où les uns ont tout et les autres rien, où les repères vacillent et où les crimes d’enfants se perpétuent, parfois à deux pas de chez nous, je crois que cette histoire et ses terribles conséquences méritent d’être entendues et montrées de nouveau.

2 Replies to “Médée de Jean Anouilh au Vingtième Théâtre”

  1. Pourquoi donc alors toutes ces critiques elogieuses ……….
    http://www.billetreduc.com/29317/evtcrit.htm?crit=1&tri=g
    et la couverture presse.Vous avez du faire parti de ces bobos blasés et invités de la premiére qui ne paye pas sa place

  2. ça c’est du commentaire !
    Mais je vais tout de même répondre à cette forme lapidaire qui tend à discréditer d’un revers de main un article (tout de même) patiemment écrit
    1. C’est un avis personnel, c’est tellement évident que ça doit échapper
    2. Sous prétexte qu’il y a une couverture presse, y compris élogieuse, est-ce le signe indubitable de qualité ? Je ne compte plus le nombre de films et autres spectacles médiatiquement omniprésent et d’une médiocrité déconcertante, mais soit.
    3. Bobo je l’ai dit que je l’étais dans mon introduction.
    4. Blasé, je ne le crois pas de la façon induite par le commentaire. Je sors toujours et je vais voir le plus possible ce que je peux en fonction de mes moyens et mes disponibilités, y compris ce qui ne pourrait me séduire a priori. En l’occurence ici, c’est parce que la pièce et l’actrice principale m’intéressaient.
    5. Parce que c’est assez cher d’aller au théâtre et aux concerts, je “profite” notamment des prix et autres invitations billetreduc. Est-ce à dire que parce que je peux bénéficier d’une invitation ou réduction, je n’ai pas à exprimer un avis mitigé ?
    6. … car mon avis est mitigé et j’ai trouvé des qualités à la pièce.
    7. Sur billetreduc je ne compte plus les avis des spectateurs et/ou bobos et/ou blasés et/ou novices et/ou élogieux et/ou injurieux de spectacles aseptisés, passables, voire mauvais.
    8. Je vous invite à lire la prochaine critique (la semaine prochaine), Oxu au théâtre du rond point pour laquelle j’ai bénéficé d’une réduction bilet reduc à moitié prix. J’ai beaucoup aimé et c’est vrai que c’est un lieu très bobo…
    9. Si on lit bien et qu’on calcule en fonction de la date de la parution, ce n’était pas la première, mais la quatrième représentation.
    10. J’ai tout de même essayé d’argumenter le pourquoi de mon avis mitigé. Eut-il mieux valu expédier le tout en 3 mots du genre “c’est nul” voire ne rien écrire du tout ?
    11. Parce que j’avais envie de mettre 11.

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