Minetti de Thomas Bernhard à l'athénée Théâtre Louis Jouvet

minetti3A peine la moitié de la salle pour ce milieu de semaine de cette pièce emblématique de Berhnard. C’est dommage : on est bien dedans avec un si froid dehors. “Un soir de Saint-Sylvestre, un monsieur qui prétend s’appeler Minetti débarque dans un hôtel décati d’Ostende. Est-il, comme il l’affirme, le grand comédien allemand qui n’a pas joué depuis trente ans ? A-t-il vraiment rendez-vous avec un directeur de théâtre qui lui a proposé d’interpréter Le Roi Lear ? Aux témoins de fortune de son attente, il va dévoiler ses triomphes, ses angoisses et sa fureur. Tandis qu’au-dehors souffle une tempête de neige, ce sont les vives lueurs d’un crépuscule qui éclatent dans l’hôtel désert…

Mon avis : 2 pièces en moins d’un mois de Berhnard, la première avec George Wilson dans Simplement compliqué, et celle-ci avec Serge Merlin dans le rôle de Minetti. 2 belles affiches, qui ne déçoivent pas, et qui enchantent même.

Serge Merlin est un acteur habitué aux pièces de Berhnard. Il a même triomphé dans le rôle du Roi Lear de Shakespeare il y a déjà presque 20 ans. Il est donc « normal » qu’il endosse le rôle de Minetti.

Décor assez sobre. Une banquette, un hall d’hôtel, un ascenseur dans le fond. On se croirait dans les années 30 (on pourrait penser à l’univers de Murnau, dans le film le dernier des hommes), mais aussi bien dans les années 60, qu’aujourd’hui, dans une espèce d’hôtel au charme rétro. Loin de déranger cela ajoute à l’atmosphère de la pièce. Qui est ce Minetti ? Est-ce lui véritablement ? Ce qu’il raconte est-il vrai ? A-t-il rendez-vous avec le directeur de théâtre d’Ostende ?

Berhnard a détourné le patronyme de Minetti, acteur pour lequel il avait une grande estime, et comme à son habitude, l’a habité de ses réflexions et de ses rancoeurs. Berhnard règle ses comptes avec le théâtre. Le public est son ennemi, alors Minetti ne décolère pas contre le public et nous. Il se lance dans les grandes diatribes berhnardiennes. C’est un quasi monologue, un soliloque, où peu importe l’interlocuteur, il poursuit son discours.

Ce Minetti de la saint sylvestre a un aspect mortifère. Dès son arrivée, il est acteur. Une poursuite lumière le souligne d’ailleurs immédiatement et ne le lâchera qu’à la fin, lorsque celui-ci se recouvre le visage, sous cette neige, blanc linceul de son âme. Il est acteur, et joue à être acteur. Il veut rejouer son roi Lear, mais être Minetti en même temps. Berhnard déclare aux détours de ses écrits que Shakespeare est « Inaccessible, rien que des sommets ! ». Alors le roi Lear et rien d’autre, mais Minetti, donc Bernhard aussi. D’une arrogance folle, un hommage autant que la volonté d’être l’art dramatique à lui seul.

Cette tentative aussi désespérée soit elle, ne revêt rien de pathétique. Minetti éructe, joue, interprète ses émotions et ses humeurs, servi par un Serge Merlin magnifique au plus près du rôle. Cela devient une pièce de Bernhard. Rien n’est fait pour plaire au public : Il parle fort, ou trop faible, change d’humeur, rabâche son texte, le martèle, pousse à l’exagération.

Ce drame d’un acte en 3 scènes atteint peu à peu son acmé finale, avec la superbe troisième scène dans la pièce d’à côté. Hall de gare presque, dans cet hôtel, à l’intérieur mais au dehors aussi. La fête cohabite avec la fin de la fête. La neige tombe, le vent du nord, glacial occupe peu à peu la quasi-totalité de l’espace sonore. Le tout est d’une sobriété, sans pathos, avec quelques pointes d’humour même. Les clins d’œil sont nombreux comme ce moment où la jeune liseuse-amoureuse qui attend son amoureux, écoute la radio et monte le son au morceau de jazz (dans un arrangement bop des années 60) My One And Only Love.

Serge Merlin est parfait. Même ses rares accroches sur le texte sont dans le ton et l’humeur. Les trouvailles du décor, la pertinence de l’éclairage concourent à l’adhésion globale, enfin pour ceux qui parmi le public ne se sont pas sentis rebutés par la rudesse du propos et de la mise en scène. Le reste de la troupe semble, à dessein, appartenir à une autre pièce. Cette étrangeté, signifiante pourtant, n’empêche pas complètement un écart parfois propice aux « décrochages » du monologue.

Minetti c’est donc l’acteur qui veut l’être encore pour une dernière fois. Avant de mourir. Il est dans le jeu. Dans Simplement compliqué, le personnage de l’acteur n’était plus que le souvenir de l’acteur d’antan. L’un recherche l’émotion du jeu, l’autre la sincérité de l’homme derrière l’acteur. On sera tour à tour plus touché par l’un que par l’autre.

Mais ce Minetti, il est tout simplement touchant…

avec : Serge Merlin, Francois Clavier, Eve Guerrier, Olivier Mansard, Fabien Marais, Jérôme Maubert, Jessica Perrin, Liliane Rovère, Irina Solano,
mise en scène : Gerold Schumann
assistant à la mise en scène : Jérôme Maubert
décors : Olivier Bruchet
costumes : Cidalia da Costa
peinture : Jean-Paul Dewynter
lumières : Vincent Gabriel
création sonore : Bruno Bianchi
maquillages : Sophie Niesseron
fabrication des costumes : Anne Yarmola
fabrication des masques : Hafid Bachiri
construction du décor : Lycée polyvalent Jules Verne de Sartrouville
traduction : Claude Porcell
La note d’intention :
Minetti, portrait de l’artiste en vieil homme
” Thomas Bernhard a écrit Minetti pour un des plus grands acteurs du siècle dernier, Bernhard Minetti. On ne peut envisager de mettre en scène cette pièce majeure du répertoire allemand qu’à travers un comédien porteur d’une dimension exceptionnelle. ” Gerold Schumann, metteur en scène
Un soir de Saint-Sylvestre, un monsieur qui prétend s’appeler Minetti débarque dans un hôtel décati d’Ostende. Est-il, comme il l’affirme, le grand comédien allemand qui n’a pas joué depuis trente ans ? A-t-il vraiment rendez-vous avec un directeur de théâtre qui lui a proposé d’interpréter Le Roi Lear ? Aux témoins de fortune de son attente, il va dévoiler ses triomphes, ses angoisses et sa fureur. Tandis qu’au-dehors souffle une tempête de neige, ce sont les vives lueurs d’un crépuscule qui éclatent dans l’hôtel désert…
Avec ce Portrait de l’artiste en vieil homme, Thomas Bernhard rend hommage à Bernhard Minetti, légende du théâtre allemand. Mais il invente aussi un moyen de bouleverser les règles du jeu. Sortant de son rôle pour prendre la parole, l’acteur devient ici un personnage, un acteur qui joue à être un acteur, un acteur qui joue à être un acteur qui veut jouer le roi Lear…
Interprète du roi Lear mais aussi de Thomas Bernhard dans Le Réformateur et Le Neveu de Wittgenstein, Serge Merlin s’empare aujourd’hui de Minetti, puissant véhicule offert par le dramaturge autrichien à tous les grands acteurs.