Sextett de Rémi de Vos au Théâtre du Rond Point

sextett1Premier détour de la saison vers le Rond Point. On s’y sent à l’aise, comme un habitué. Mais très peu de personnes dans la grande salle, un tiers de la salle je dirais, qui sont quelque peu surprises de ce qu’elles voient…”Pour moi l’humour est nécessairementlié à des choses graves. Plus c’est sérieux, plus on a besoin d’en rire. Tout s’est passé très vite. Simon n’a pas eu le temps de comprendre ce qui était en train de lui arriver. Le revoilà dans la maison maternelle quelque part en province. Un décor familier pour tous ceux qui ont vu le désopilant Jusqu’à ce que la mort nous sépare du tandem Rémi De Vos-Éric Vigner dont Sextett constitue, en quelque sorte, la suite. Il revient tout juste de l’enterrement de sa mère avec Claire, une collègue qui le voyant bouleversé a eu la gentillesse de l’accompagner. Dans cette comédie érotique déjantée, les rôles sont écrits pour les acteurs. Librement inspirées de la tragédie grecque, ces Erinyes modernes vont révéler Simon à lui-même et à son histoire, en musique et en chansons, au travers de langues et d’accents étrangers. Chez Rémi De Vos, le rire est un exutoire à la folie.

Mon avis : je n’ai pas vu la précédente pièce, dont celle-ci serait en quelque sorte la suite. Cela ne nuit pas à sa compréhension, au plus cela diminue (sic) les parallèles et mises en perspective. Dire que le public fut dubitatif sur le spectacle proposé est une illustration d’un doux euphémisme, et pour ma part j’oscille entre l’emballement d’enthousiasme, et le réservé du bien fait pas trop…

Reprise du décor de la précédente pièce. Grand salon avec des marches en avant-scène. Une porte d’entrée centrale. Une baie vitrée sur le jardin (le mur pour nous) à jardin, un frigo à court sur ce qui pourrait être une espèce de cuisine. Une épaisse moquette délavée rouge, bordeaux et marron. Un papier peint années 70 aux couleurs criardes qui auraient perdu de leur vigueur.

Sextett parle de sexe mais aussi de musique. Eros et Thanatos se croisent. Les Érinyes pointent le bout de leur… seins (et de nez,  et voix,…). La Valkyrie débarque… ça sent bon les références aux mythologies grecques, latines et nordiques. Si l’on peut parfaitement comprendre la pièce sans en connaître leurs origines et leurs significations, celles-ci ne sont pas purement gratuites et posées là pour assortir le spectacle de l’étiquette intello-erotico chic. Connaître les mythes permet de saisir une psychologie bien plus profonde et recherchée des différents personnages et de leurs enjeux.

sextett

Du sexe et de la musique donc. De sexe surtout, mis en musique, illustré par la musique, engendré par la musique… Sans dévoiler l’histoire, Sextett raconte la mise en scène du désir sexuel par 6 personnages, 1 homme et 5 femmes (heureux Micha Lescot entouré de ces exquises dames…) au travers d’une quête de l’identité de l’homme confronté au désir féminin. Il voit « débarquer » dans sa vie, le jour de l’enterrement de sa mère, ces objets tant convoités du désir,  pour l’une collègue d’un travail absurde de normalité, pour une autre « sa pute » ombre ou phantasme d’un passé, le spectre même, puis de voisines bisexuelles frustrée de sexe pour l’une, froide pour l’autre et enfin d’une chienne qui ne veut que le lécher ou le mordre à mort. Oreste poursuivi par les Eurinyes ? Œdipe non résolu de Simon ?

Les questions fusent et les réponses traînent. C’est pour moi un plaisir que de ne pas tout saisir immédiatement. D’autant que les références mythologiques on s’en passe allégrement. On peut n’y voir qu’un rapport plus primaire d’un homme harcelé et presque impuissant à assumer le désir assaillant des femmes. C’est tantôt absurde, tantôt crû dans les dialogues (comme avec « sa pute », bimbo blonde plantureuse siliconée et drag-queen à la silhouette d’une Loana), abordant l’amour normal, l’amour bisexuel, la zoophilie, la première fois… C’est avec « la chienne » (chien des voisins qui ressemble à s’y méprendre à une femme déguisée en chienne…) que le trouble se fait le plus sentir pour Simon (cela m’a rappelé le film Casanova de Fellini, et cette scène où Terence Stamp trouve la jouissance de l’amour dans une automate).

Alors on pourrait croire qu’il ne s’agit que de sexe. Mais non, car on y parle et on y chante beaucoup de musique. Et de toute sorte : du lyrique (du Schubert), du fado (interprétée par la très convaincante Maria de Medeiros au charme certain), du jazz… en duo, en solo, en quartett dans les souvenirs… on croirait parfois évoluer dans une revue de cabaret ! La mélodie de la vie…

C’est donc une suite de situations improbables, absurdes, illogiques, presque malsaines pour certaines. Et pourtant cela tient la route. L’absurde est drôle, le sexe aussi frustrant qu’amusant, les corps aussi lucides que désarticulés… Le texte prend par la mise en scène et les acteurs. Et l’intrigue, avec son dénouement final inattendu, n’en finit pas de questionner Simon et nous-même sur ce qu’est l’identité sexuelle.

La pièce est écrite pour les acteurs. On le sent. Micha Lescot, au centre des désirs, est brillant. Même lorsqu’il tourne, tombe, court, glisse (cela m’a rappelé son exacte attitude dans Un garçon impossible, joué 8 mois plus tôt dans cette même salle) il a la légèreté de son corps grand et mince et joue avec sa diction, haute, claire et lancinante, parfois sciemment pédante.

Les femmes ne sont pas en reste. Passons sur leur beauté manifeste et la sensualité qui se dégagent d’elles, pour n’en retenir que la justesse de leur interprétation et de leurs chants. Je préférerais les rôles de Claire, Jane et Sarah. D’autres préféreront les autres.

Alors, enthousiasme débridé ? Pour certaines scènes, sans aucune réticences. Pour d’autres, je reste moi-même dubitatif. Ici et là de trouver des longueurs, des redites. Il y a des baisses de régime. La mise en scène se doit d’être inventive en permanence. Quand elle fait une pause ou se répète, l’intérêt fait pause aussi sans se répéter. Et c’est la limite majeure du spectacle. L’absurde ressurgit ainsi parfois dans ce qu’il a d’exaspérant, et on sent une forte étiquette « spectacle contemporain », donc spectacle chiant où on ne comprend rien (il n’y avait qu’à écouter le public en sortant). C’est peut être ça qu’il manque : une pointe plus relevée d’autodérision…

de Rémi De Vos
mise en scène Éric Vigner
avec :

Claire : Anne-Marie Cadieux / Walkyrie : Marie-France Lambert / Simon : Micha Lescot / Jane : Maria de Medeiros / Sarah : Johanna Nizard / Blanche : Jutta Johanna Weissdécor et costumes Éric Vigner

lumière Pascal Noël
son Othello Vilgard
maquillage et coiffure Soizic Sidoit
masque Erhard Stiefel
danse Julie Guibert
assistant à la mise en scène Olivier Fredj
assistante au décor Karine Chahin
atelier costumes Sophie Hoarau
Note d’intention :

L’existence de Simon vient d’être bouleversée par la mort de sa mère. De retour dans la maison de son enfance, hantée par cinq créatures aux désirs débridés, Simon s’autorise en s’affranchissant de toute contrainte au réel, à pénétrer dans le royaume des femmes où désir et imaginaire, fantasme et réalité se confondent en une projection délirante. Ce faisant, il découvrira la vérité sur ses origines familiales. Sextett est une comédie érotique, déjantée et musicale où le rire, le sexe et les larmes font bon ménage. Eros et Thanatos ont rendez-vous dans la maison de Madeleine… Jusqu’à ce que la mort nous sépare racontait l’histoire d’un jeune homme qui revenait dans la maison de sa mère avec l’urne contenant les cendres de sa grand-mère maternelle. C’était pour Simon le premier contact avec la mort. À cette occasion, il retrouvait sa première petite amie. Après un invraisemblable enchaînement de circonstances, il décidait, contre toute attente, de se marier. Sextett est la suite de cette histoire. Les années ont passé et Simon ne s’est pas marié. Au moment où la pièce commence, Simon a dû renoncer à un contrat important pour assister à l’enterrement de sa mère. Il revient dans la maison maternelle en compagnie de Claire, une collègue de travail qui insiste pour rester quelques jours et l’aider à régler ses affaires. Sextett est une pièce écrite pour 6 acteurs ou pour être plus exact pour 1 acteur : Micha Lescot au corps à corps avec 5 actrices, 5 femmes singulières aux origines culturelles diverses mais ayant toutes un attachement particulier à la culture, à la langue et au théâtre français, que ce soit l’actrice d’origine portugaise Maria de Medeiros qui revient pour cette pièce au théâtre après avoir fait la carrière que l’on sait au cinéma, la viennoise Jutta Johanna Weiss qui vit et travaille en France depuis une dizaine d’années, les québécoises Anne-Marie Cadieux et Marie- France Lambert ou la française Johanna Nizard qui n’oublie rien de ses origines orientales. Toutes ces femmes admirables jouent dans cette pièce où la musicalité si particulière de la langue de Rémi DeVos trouve ici son prolongement dans le chant du spectacle.

Eric Vigner

Entretien:

De quoi parle Sextett ?

Éric Vigner : Sextett parle du désir, du sexe, des femmes, de la mort et du théâtre. C’est la suite de Jusqu’à ce que la mort nous sépare. Dans cette pièce, le héros retournait chez sa mère à l’occasion de l’incinération de sa grandmère. Dans Sextett, on le retrouve après la mort de sa mère. On avait envie avec Rémi De Vos «d’écrire» une suite pour Micha Lescot et de confronter Simon à tous ces thèmes. Au début de la pièce Dans la solitude dans les champs de coton de Bernard Marie Koltès, le Dealer dit au Client : «Si vous marchez dehors, à cette heure et en ce lieu, c’est que vous désirez quelque chose que vous n’avez pas, et cette chose, moi, je peux vous la fournir…» Simon dans Sextett, comme le client dans « La solitude », est sollicité sur son désir. Sextett parle du désir comme carburant, comme énergie pure des constructions diverses et variées, quelles soient politiques, individuelles ou sociales, intimes, sexuelles, artistiques et surtout théâtrales. Sextett parle du théâtre comme le lieu et l’espace de projection et de représentation du désir.

Est-ce que vous intervenez dans l’écriture ?

E. V. : Sextett est la suite d’un travail et d’une amitié artistique entre Rémi et moi. Beaucoup d’aventures passionnantes dans l’histoire du théâtre sont nées d’une rencontre entre un auteur et un metteur en scène. On ne peut pas au théâtre dissocier le fond de la forme. Le metteur en scène, qu’il le veuille ou non, donne une forme à l’écriture proposée par  l’auteur. La mise en scène est un art d’écriture de la scène et en ce sens, elle touche à d’autres arts tels que les arts plastiques, la musique… Le livre prend forme en trois D, dans l’espace-temps du théâtre, pour produire un spectacle ici et maintenant. Après Jusqu’à ce que la mort nous sépare en 2006 avec Catherine Jacob, Micha Lescot et Claude Perron, Débrayage en 2007 avec la promotion sortante de la Manufacture et la traduction d’Othello de Shakespeare en 2008 que nous avons faite ensemble, Sextett est notre quatrième collaboration. En 1996 Rémi m’avait envoyé sa première pièce. À la lecture, j’ai compris qu’il y avait là une écriture nouvelle, qui mêlait sérieux et comique. C’est assez rare. Rémi écrit sur des sujets sérieux avec la force du rire. Pour Sextett, nous voulions créer pour ces acteurs en particulier. Nous avons passé beaucoup de temps ensemble chez moi en Bretagne. On a beaucoup parlé. On s’est  promené au bord de la mer. Le plus important était sans doute de faire quelque chose ensemble et de témoigner par le théâtre à notre façon d’un sentiment du monde très personnel et du désir en tous ses états.

Dans Sextett, votre héros est de nouveau confronté à la mort. Mais de façon très différente…

Rémi De Vos : Contrairement à Jusqu’à ce que la mort nous sépare, il n’y a pas de comique de situation dans cette pièce. Il n’y a pas d’urne funéraire à cacher. Simon revient de l’enterrement de sa mère avec une collègue de bureau. Si la mort de la grand-mère permettait une certaine distance drôlatique, la mort de la mère est un sujet plus sensible à traiter. Dès le début de la pièce, la collègue de bureau remarque un chien qui fait des trous dans le jardin. Nous sommes tout de suite dans la destruction. Le jardin détruit possède une valeur symbolique très forte. Arrivent rapidement deux voisines qui s’excusent du comportement de leur chien. En guise de dédommagement pour le jardin dévasté, elles proposent de chanter un lied de Schubert. Au bout du compte, on se retrouve avec un homme confronté à cinq femmes. Dans le désarroi lié à la mort de sa mère, Simon est perturbé d’être l’objet de désirs féminins. Si la pièce parle du désir, et plus précisément de la violence du désir, elle parle aussi d’angoisse de mort, de la peur masculine de la castration.

Comment avez-vous choisi d’écrire et pourquoi spécialement du théâtre ?

R. D. V. : Adolescent, je voulais être comédien. J’ai pris des cours de théâtre, mais ça n’a pas marché. J’ai travaillé en intérim une dizaine d’années et j’ai commencé à écrire sur ce que je vivais dans les entreprises. Cela a donné Débrayage, ma première pièce. Ensuite, les commandes de pièces se sont succédé. Je vis de l’écriture de théâtre depuis que j’ai commencé à écrire grâce aux commandes que me font les metteurs en scène. J’ai une relation particulière avec Eric qui comprend mon écriture. J’écris pour lui et j’espère le faire le plus longtemps possible. J’écris du théâtre parce que je ne peux rien dire sans que le contraire de ce que je suis en train de dire m’apparaisse dans l’instant tout aussi valable. J’ai facilement de multiples points de vue sur un sujet donné. L’écriture pour le théâtre allait donc de soi.

Extrait :

Simon entre, suivi de Claire. Claire marche dans la pièce. Un temps long.
Claire, devant la baie vitré : Il y a un chien dans le jardin.
Simon, après un temps : C’est le chien des voisins, il s’échappe parfois.
Claire regarde le chien dans le jardin.
Claire : Il est dangereux ?
Simon: Je ne sais pas. Quand il est là, je ne sors jamais.
Claire : Il vient souvent ?
Simon: Assez souvent, oui.
Un temps.
Claire : Comment fait-il ?
Simon réfléchit.
Simon: Il creuse des trous sous la palissade.
Elle regarde Simon.
Claire : Les voisins sont au courant ?
Simon: Quelqu’un rebouche les trous au fur et à mesure.
Elle le regarde, puis regarde dehors.
Claire : Il s’en prend aux fleurs.
Simon: Ne le regarde pas.
Claire : Il déterre les fleurs.
Simon: Ne le regarde pas.
Elle regarde Simon.
Claire : Pourquoi ne devrais-je pas le regarder ?
Simon: Ça l’énerve. Si tu arrêtes de le regarder, il partira peut-être.
Claire : Qu’est-ce que tu racontes ?
Simon: Il n’aime pas qu’on le regarde. Ça le rend agressif.
Claire : Tu devrais en parler aux voisins.
Simon: Les voisins sont encore plus dangereux que leur chien.