Simplement compliqué de Thomas Bernhard au Théâtre des Bouffes du Nord

Passage par le très particulier théâtre des Bouffes du Nord pour du Thomas Bernhard mis en scène et interprété par Georges Wilson. « Mettre en scène et interpréter Simplement compliqué de Thomas Bernhard est pour moi une manière d’interroger une fois encore le théâtre et le sens que j’ai donné à ma vie en m’y consacrant tout entier. Il y a dans ma rencontre avec l’oeuvre de Thomas Bernhard et ce texte en particulier, quelque chose de profondément troublant. En effet, je me retrouve et dans l’écrivain lui-même et dans le personnage qui parle dans Simplement compliqué. Ce que je vais tenter de mettre en scène, d’incarner, c’est ce parallèle entre une vie d’acteur et moi. Je dirai que je connais, pour l’avoir vécue, enfant, cette précarité financière, émotionnelle, corporelle qui est celle du personnage désigné comme « lui », « vieil acteur », et qui est celle de Thomas Bernhard. Enfant, j’étais hyper nerveux et tout me bouleversait d’une manière démesurée. La moindre chose, le moindre fait : une fourmi morte et j’étais malade trois jours durant. Et bien cette hyper-sensibilité je la retrouve dans ce qu’écrit Thomas Bernhard et dans ce que dit le personnage. (…) ».

Mon avis : George Wilson, dont la réputation et le talent n’est plus à démontrer, est seul en scène, dans un face à face sans fard et artifice avec le public. Soliloque amer d’un vieil acteur misanthrope, dont le seul rythme de vie est le passage d’un fauteuil à un autre, il nous interpelle directement en tant que spectateur de sa mémoire et de ce qu’il en reste. C’est un discours noir, désespéré, lucide, radical et nihiliste, et quelquefois, très rarement, un peu empreint d’une discrète affection pour sa femme décédée,… Et pourtant, c’est tout simplement émouvant.

Je suis presque tenté de dire émouvant en toute vérité. On comprend la motivation de George Wilson, d’effectuer le parallélisme entre le texte et sa propre carrière. Le jeu doit  alors s’effacer pour laisser place à l’impudeur, presque, d’un vieil  homme qui se dévoile pour la réussite de l’entreprise.

En cela, il est aidé par ce décor qui s’harmonise si bien avec le cadre du théâtre. Murs délavés, peinture lézardée, un vieux mobilier de « vieux », des vieux vêtements en train de sécher au fond, un frigo hors d’âge au centre, des livres poussiéreux,… le vieil homme n’est lui-même plus que l’acteur-spectateur d’un antre devenu décor : la vie comme scène de théâtre. Rien qu’une immense comédie…

Très peu d’évocation du « hors champs », du monde extérieur. Un vague bruit de fanfare émane parfois, du monde des hommes ordinaires, qu’il raille sans se donner la peine de se déplacer à la fenêtre fermée et trouble. Et puis une petite fille, Catherine, qui intervient dans la deuxième scène. Elle apporte un peu de lait. C’est le seul lien avec l’extérieur qui lui plait encore d’avoir. Elle est enfant, et pas encore complètement pourrie par l’éducation et les parents. Il lui avoue  détester le lait, mais pas sa présence. Cette confession intervient parce qu’elle le surprend dans son rituel du mardi d’une fois par mois : porter la couronne de Richard III, son plus grand rôle d’acteur shakespearien. Son pathétisme se transforme en tendresse à la lucide folie mordante de son petit plaisir solitaire.

simplement compliquéGeorge Wilson aère le texte, donne le temps aux mots et aux phrases. On est loin de certains écrits berhnardien à l’écriture dense, serrée et sans fin. Il insuffle de l’humanité, et c’est un vieillard qui prend le temps. Ce qui ne l’empêche pas d’entrer par exemple en moquerie acerbe et ironique contre Schopenhauer qu’il plastronne de sa belle photo de philosophe.

La pièce est ainsi touchante, fidèle à l’esprit. J’aurais toutefois à déplorer un rythme ralenti par moments et certains flottements dû à un reste de jeu théâtral, qui paradoxalement finit par apparaître comme une légère trahison de l’intention. Mais pour cet acteur de 88 ans, la performance est déjà incroyable. Le théâtre c’est un souffle de vie.

George Wilson écrit ne seulement commencer à complètement comprendre son rôle et qu’il lui aurait fallu quelques mois supplémentaires. Gageons donc que le spectacle gagnera encore en intensité et vérité avec les représentations à venir.

Simplement compliqué c’est tout simplement bien ! Oui c’était plutôt facile ;)…

De : Thomas Bernhard
Mis en scène et interprété par : Georges Wilson
Scénographie : Mélissa Ponturo
Lumière : Philippe Vialatte
Assistant à la mise en scène : Phil Sanders
suite de la note d’intention :
” (…) Lorsque l’on prétend jouer cela en scène, il faut trouver en soi la force… de ne pas faire de théâtre. Ici, je ne peux m’adresser qu’à moi-même. La présence de la petite Catherine est un leurre.
C’est toujours à lui-même qu’il parle. Il se parle. Bien sûr, dans la mise en scène, qui est très simple et obéit strictement aux indications qui naissent du texte lui-même, il y aura Catherine, 9 ans. Aujourd’hui, alors que j’essaie d’expliquer ce que j’imagine, je me dis qu’il me faudrait six mois de travail de plus. Nous sommes en juin 2009 ; je comprends peu à peu Simplement compliqué.”
– GEORGES WILSON