Trahisons de Harold Pinter au Lucernaire

trahisons Le retour pour cette saison au théâtre du Lucernaire. Au choix, dans le vaste programme proposé, l’adaptation d’un « classique » de Pinter, sur les trahisons amour-amitié. Autant dire que ça intéresse du monde… Salle quasi-pleine.”Un homme et une femme se retrouvent dans un café. Qu’est ce qui les a conduits là? Harold Pinter, Prix Nobel de littérature 2005, nous fait remonter le temps pour examiner les moments clefs d’une passion à 3 où il est question d’amitié, de mariage et d’adultère. Trahisons est un classique moderne aux multiples facettes, à la fois drôle et émouvant, et d’une profonde vérité psychologique.

Mon avis : Je pars avec des a priori plus que positif. Pinter, sa pièce Trahisons, le Lucernaire.

L’histoire se déroule à l’envers. Cette déconstruction narrative a pour elle l’efficacité de ne pas nous tenir en haleine par l’intrigue. Il faut, par conséquent, rechercher dans le temps qui s’écoule, les aspérités, les moments où les choix s’opèrent et déterminent les parcours de vie. Alors, à l’instar de l’auteur, il faut ce regard scrutateur du spectateur pour combler les raisons de l’histoire. Pinter, non content de triturer l’unité de l’action, désagrége l’unité de temps et d’espace. Plusieurs décors, des temps choisis au gré de l’intérêt de la psychologie des personnages… on doit plonger au cœur de leur intimité.

On commence par parler du souvenir. Enfin du souvenir qu’on se fait du souvenir. Puis on revit le souvenir. Flash-back, réalité ? Pinter ne donne pas de réponse. Il y a cette incapacité à décrypter le passé. La mémoire reconstruit immédiatement la conscience du passé à la lueur de son présent. Cette incapacité à se remémorer fait écho à celui de l’amour bourgeois, et de l’amour-amitié des gens de lettres, et plus généralement des intellectuels. La liberté des lettres n’empêche pas l’enfermement dans les normes sociales du mariage et de l’amitié. Au contraire même ? On s’autorise l’extra conjugalité dans ce qu’elle permet la stabilité du mariage.

On pourrait analyser bien plus longuement encore le propos de la pièce. Il est à chacun de le faire. D’autant que certains seront plus à même d’être sensibles à la trahison de l’amitié que de l’amour. Ou de la trahison à soi-même.

Si la pièce et le texte convainquent, je suis par contre beaucoup plus réservé pour la mise en scène et le jeu des acteurs. Je sais  qu’au Lucernaire, notamment pour la pièce intermédiaire (dans les horaires), il y a l’obligation d’adopter un décor simple et modulaire, un jeu de lumière dépouillé et signifiant. Mais là, il est dur de croire à ce que l’on voit. Même la musique fait trop sérieuse de pathos. Bien sûr on pourrait se dire que le no man’s land de l’action tendrait à prouver l’universalité de celle-ci, ici ou ailleurs, c’est le même scénario qui se joue. Le hors champs se borne à des bruitages off. Certes, mais je trouve que l’on perd de la rigueur et de la précision. La dissection du rapport amical et amoureux se retrouve quelque peu dilué. C’est anecdotique dans l’appréciation générale, mais cette sensation ne s’est jamais défaite du long.

Et ce d’autant plus que le jeu des acteurs m’a laissé parfois, trop à mon goût, distant et peu concerné. Si Robert (Sacha Petronijevic) est quasi impeccable dans son jeu (encore que la vision donnée du personnage soit un peu trop rigide et pour le coup manquant de nuances), les personnages de Jerry (Anatole de Bodinat) et Emma (Delphine Lalizout) sont trop légers et pas suffisamment incarnés. Je sais qu’il faut faire par subtilité pour toucher au juste, mais celle-ci ne fait pas mouche dans le cas présent. C’est parfois trop poussif, ou trop caricatural, ou trop léger ou en manque d’émotion, ou pas assez froid. Toutes les émotions qui devraient y être, y sont, mais semblent en décalage de l’intention de mise en scène.

Chez Pinter, rien n’est indiqué, mais le choix de cette mise en scène manque la justesse et surtout la profondeur du sujet. J’ai trop cette sensation de superficialité et d’anecdotique. Comme ce dialogue final (raté par les acteurs ce soir là dans une scénographie brouillonne), où Jerry déclame à son meilleur ami Robert : « (…) J’étais ton garçon d’honneur à ton mariage ». Robert de lui répondre : « C’est ce que tu es ». Cette phrase-couperet, d’une perfidie aveugle à la trahison qui vient de commencer, est ici donné en l’air et s’évapore immédiatement. Dommage, c’est à ce genre de détail que l’on passe à côté de l’excellence des grandes oeuvres pour n’en rester qu’à l’agréable.

Auteur : Harold Pinter
Mise en scène : Mitch Hooper assistée de Pauline Klein
Avec : Alexis Victor en alternance d’Anatole de Bodinat, Delphine Lalizout, Sacha Petronijevic, Hervé Masquelier et Rodolphe Delalaine en alternance.

Le retour pour cette saison au théâtre du Lucernaire. Au choix, dans le vaste programme proposé, l’adaptation d’un « classique » de Pinter, sur les trahisons amour-amitié. Autant dire que ça intéresse du monde… Salle quasi-pleine.